Le chant du Boa


Lorsqu'au Commencement le monde émergea des Ténèbres diffuses, il n'était qu'une immense forêt au dessus de laquelle planait, impalpable et impénétrable, l'Esprit tout puissant de Doumouzil. La végétation y était d'une telle beauté, que ce dieu sombre, pour mieux s'en émerveiller, prenait souvent le visage d'un enfant gracile, et en arpentait infatigablement l'étendue illimitée.

Du faîte des grands arbres, se laissaient choir de lourdes lianes, qui pesaient de leur étreinte poisseuse sur les feuillages tendres. A l'abri de ces branchages, s'enchevêtraient aux pousses drues de la lingua les rameaux épineux des buissons du Miil. La lumière glauque qui parvenait à pénétrer cette épaisse ramure, plongeait toute la forêt dans une pénombre étrange, et transformait en ombres monstrueuses les troncs gisant sur le sol spongieux.

C 'est là que vivait depuis toujours un très vieux Boa, dont le chant familier et ininterrompu berçait la vie de tous. Son corps allongé sur la mousse moelleuse en de paresseux méandres, était entièrement recouvert d'une végétation luxuriante. Les oiseaux y cachaient leurs nids, et le vent même, charmé par sa voix douce, caressait avec tendresse les courbes sinueuses de son dos.
Un jour, deux hommes s 'enfoncèrent au cúur de la forêt. Ils se déplaçaient furtivement, ainsi que des ombres, laissant en leur sillage l'odeur douceâtre de la mort. Lorsqu'après de nombreux tours et détours, ils arrivèrent au plus profond du bois, ils aperçurent le vieux Boa qui reposait dans la moiteur d'une clairière ombragée. Il mélodiait, de sa voix profonde et sonore, un de ces chants harmonieux qui endorment les tourments et apaisent les mourants:

"De mon regard est né le soleil
De mon souffle le vent
La Terre est mon lit
Les étoiles sont mes enfants"

Une flèche, et son chant se fit plainte. Les traits fendirent sa peau luisante, déchirèrent sa chair. Le Boa chantait toujours, de sa voix lancinante. Mais lorsqu'il expira, on raconte que, 1'espace d'un instant, le temps s'arrêta, et qu'alors tout ne fut que silence et immobilité dans l'extension de l'Azur..

Les deux hommes retournèrent le cadavre et entreprirent de découper sa dépouille. Ils tranchèrent son corps meurtri de leur lame, et la forêt toute entière en frémit d'effroi... mais encore et toujours chantait le Boa.
Vint la nuit. Les deux hommes allumèrent un immense feu de joie et y firent rôtir la viande du serpent. Les braises crépitaient et les flammes dansaient dans ses entrailles mais toujours et encore, le Boa chantait.

Lorsqu'enfin la viande fut prête, ils tirèrent les meilleurs morceaux du feu et se repurent goulûment de son cúur et de ses reins. Rassasiés, ils sombrèrent dans une profonde torpeur et s'assoupirent dans la quiétude de la nuit.

Mais, alors que tout dans la forêt était muet, ils se réveillèrent, soudain ! terrorisés: la complainte du Boa résonnait sourdement, au plus profond de leur être. Le Boa vivait en eux..., et il chantait.



Virus - trimestriel du lycée Louis-le-Grand - Novembre 98