Impénétrables voies de la réforme



En règle générale, la simple évocation des velléités réformatrices concernant les Classes Préparatoires aux Grandes Ecoes (CPGE) ou les écoles elles-mêmes provoque, chez les personnes concernées, des réactions de violence anachorétique. Ces réflexes quasi-stomatiques d'autodéfense empêchent hélas le débat d'acquérir le caractère serein et réfléchi qu'on aimerait qu'il revêtît. Mais il lui en faut presque toujours. S'écarter du solipsisme collectif qui règne parfois dans ce corps particulier que sont les CPGE n'aura pas pour conséquence de transformer le préparationnaire en béni-oui-oui prêt à encaisser les attaques intempestives dont il croit -à raison bien souvent- être l'objet. En effet, une démarche qui sortirait du cadre étroit d'une apologétique stérile n'est pas vouée à déchoir inéluctablement et à alimenter les discours démagogiques de politiciens en mal d'idéaux.

Trop souvent pourtant, critiquer le système c'est être coupable d'apostasie (quand on est issu) ou s'exposer à la qualification d'hypocondriaque frustré (quand on ne l'est pas). Eviter de telles apories, refuser toute facilité d'esprit, tout raccourci ou tout argumentum baculinum, c'est se donner la chance de repenser un système hors du commun... au sens propre.

La modestie la plus élémentaire empêchera ici le simple étudiant de disourir sur l'art et la manière de réformer de séculaires institutions. On cherchera donc, dans la suite, à s'appuyer sur de larges citations du Rapport Attali (à qui malgré sa modération, on a trop facilement jeté la pierre), précieuse base de travail.

Pacte Républicain

Le mot heureux de M. Jacques Chirac lors de la campagne présidentielle de 1995 semble assez bien résumer ce que l'on entend par pacte républicain : "arrière grands-parents agriculteurs ; grands-père instituteur ; père fonctionnaire et soi-même haut-fonctionnaire". Il s'agit donc de la possibilité pour tous de connaître une évolution sociale sensible. Or les Grandes Ecoles, si elles en furent longtemps le vecteur, ne semblent plus s'acquitter des obligations qui leur incombaient dans ce domaine. "Le recrutement des grandes écoles est socialement extrêmement déséquilibré. Les grandes écoles reçoivent en priorité les enfants des cadres de l'Etat (administration et enseignement) et de la grande entreprise, qui bénéficient d'un soutien scolaire et d'une information privilégiés sur les avenues et les impasses du labyrinthe éducatif. Les statistiques établissent que les enfants de cadres supérieurs et de professeurs représentent près de 50% des élèves de classes préparatoires aux grandes écoles contre 7% pour les fils d'ouvriers alors que ces derniers représentent plus de 37% des enfants de leur classe d'âge. A titre d'exemple, on notera que l'essentiel des élèves reçus aux grands concours comme ceux de l'Ecole Normale Supérieure ou de l'Ecole Polytechnique viennent d'une dizaine de lycées. En poursuivant jusqu'à l'absurde, on pourrait même sans doute établir que la majorité des élèves des plus grandes écoles françaises ont commencé leur scolarité dans une ou deux centaines de classes maternelles !

Et malgré tous les efforts faits depuis trente ans par les gouvernements successifs, la situation s'est aggravée : la part des enfants d'ouvriers et d'employés parmi les élèves des grandes écoles a diminué beaucoup plus vite que celle de ces catégories socio-professionnelles dans la population tout entière. Selon une étude du Ministère de l'Education nationale, si en 1950 29% des élèves des quatre premières écoles (X, ENA, ENS, Centrale) venaient des milieux populaires, il ne sont plus que 9% aujourd'hui alors qu'ils sont 50% dans l'université et 68% par classe d'âge".

Le "contrat social" français perd donc l'une de ses pierres angulaires. Si marginales qu'elles fussent, les possibilités d'ascension offertes par le système d'éducation français n'en étaient pas moins ressenties comme substantielles par les secteurs de la population censés en bénéficier. Aujourd'hui, ils ont perdu jusqu'à l'illusion que de telles possibilités existent. Un problème périphérique (puisqu'il ne concerne que quelques personnes par an) semble donc révéler que notre méritocratie se porte mal. Evidemment, on comparera pour la louer notre bonne vieille machine avec des systèmes étrangers ou les études supérieures sont réservées à des catégories financièrement privilégiées. Toutefois, nul ne préconise d'en arriver à de telles absurdités. Il s'agit au contraire de fournir à tous des chances égales sans quoi l'on fera de l'anglo-saxon recouvert d'un vernis d'hypocrisie... ce qui n'est pas mieux, on en conviendra.

Excellence ?

Concernant le niveau du système d'enseignement supérieur, les français entretiennent l'illusion que des pôles d'excellence isolés leur permettent d'occuper une place de choix en comparaison de leur voisins occidentaux. Pourtant, il n'est pas inutile de rappeler qu'une seule université anglaise (le Trinity College de Cambridge) a reçu plus de prix Nobels que la France !

"L'enseignement des grandes écoles d'ingénieurs n'est pas non plus toujours à l'abri de critiques. Elles attendent de leurs élèves qu'ils sachent raisonner dans des situations concrètes, mais elles se concentrent trop souvent sur un enseignement de la science pure, n'admettant pas que l'apprentissage des mathématiques et de la physique puisse se faire sur la base d'une formation initiale essentiellement pratique et technologique. Aussi l'enseignement concret y est souvent trop négligé. De plus, toutes ne proposent pas aujourd'hui des enseignements sur la propriété intellectuelle ou le droit social, pourtant indispensables à une carrière dans l'entreprise. On n'y développe pas toujours suffisamment les capacités d'innovation et on ignore encore souvent la préparation du travail par projet. La formation des élèves n'inclut pas toujours un apprentissage de la recherche et de ses méthodes de raisonnement. Enfin leur centres de recherche restent trop souvent à la périphérie de l'enseignement.

Par ailleurs, leurs enseignements ne sont pas toujours évalués à intervalles réguliers par des organes extérieurs, même si certaines commencent à être examinées, à leur demande, par le comité national d'évaluation. En particulier, les habilitations des écoles à délivrer des diplômes de troisième cycle ne font presque jamais l'objet d'évaluations ou de remises en cause, alors même que les habilitations des DEA des universités sont, elles, systématiquement et régulièrement réexaminées".

Les enjeux de la réforme

Certains esprits chagrins ne manqueront pas de faire remarquer que les discussions autour des projets de réforme du système éducatif français n'ont jamais manqué sans pourtant parvenir à le transformer qu'en surface. Un seuil critique semble néanmoins être atteint. Ayant perdu leur utilité sociale et ne réussissant pas à s'imposer au niveau international, les Grandes Ecoles se trouvent fragilisées.

Le rapport Attali propose quelques réformes qui ne marqueront pas d'en faire sursauter certains mais qu'il faut bien vous livrer. Vous ne pourrez pas dire qu'on vous a pris par surprise :

- sur les classes préparatoires :
"Leur maintien au sein des lycées n'aura plus de sens quand les universités auront obtenu les moyens budgétaires d'assurer l'enseignement en petits groupes de haut niveau recommandés plus haut. Les classes préparatoires seront alors, -et alors seulement-, intégrées avec leurs enseignants au monde universitaire. Leur cursus comporteront de plus quelques cours magistraux dispensés par des professeurs d'université."

- sur les concours :
" Ils doivent permettre d'évaluer non seulement la capacité des candidats à répondre à une question, mais aussi à poser la bonne question face à une situation donnée, à démontrer une capacité à créer et pas seulement à apprendre. Pour cela, ils comporteront progressivement une part accrue de contrôle continu, d'oraux et d'entretiens. Enfin, comme c'est déjà le cas pour certains concours, un candidat ayant reçu une note exceptionnelle dans une matière et une note très faible dans une autre ne devra pas pour autant se voir interdire l'accès à l'école qu'il mérite.

En outre, l'impératif de justice sociale impose d'assurer aux étudiants issus de formations technologiques (c'est à dire entrant après une formation technologique du secondaire dans des classes préparatoires particulières (PT, TSI) ou dans un cursus spécifique (DUT, BTS)) un accès beaucoup plus large aux grandes écoles d'ingénieurs et de commerce. Pour cela, des concours particuliers leur seront réservés.

Enfin, des admissions sur dossiers et sur entretien permettront de recruter dans ces écoles des étudiants étrangers, en s'appuyant sur un système d'équivalences et éventuellement sur des jurys multinationaux, avec un objectif de réciprocité avec les grands établissements étrangers".


Calcul pour un mathématicien spécial


"Cela fait hurler les gens d'entendre que je dois 8 heures de service par semaine, mais il faut ajouter six heures supplémentaires plus six heures de colles et quatorze heures de correction" (Le Monde, 12/09/98).

Ce professeur de physique en mathématique spéciale gagne 35 000 francs par mois et se plaint de la réduction de la rémunération des heures sup'.

En admettant l'exactitude de ses déclarations, on calculera toutefois que:

1) Son salaire annuel est de 420 000 francs (35 000 x 12)

2) Monsieur ne travaille que 35 semaines par an (52-17)

3) Ce qui nous fait 1190 heures annuelles (35 x (8+6+6+14))

4) Soit un salaire horaire de 353 francs (42 000 / 1190)

5) Or s'il était cadre dans le secteur privé, monsieur travaillerait 47 (52-5) semaines par an, 39 heures par semaine soit 1833 (47 x 39) heures annuelles

6) A salaire horaire égal, son salaire annuel serait alors 646 941 francs, ce qui fait tout de même 53 911 francs mensuels.

Faut-il en conclure qu'il vaut mieux travailler dans le secteur privé ?



Virus - trimestriel du lycée Louis-le-Grand - Novembre 98